Voir Zermatt et mourir

On ne peut pas dire qu’il neige à pierre fendre sur la station de Zermatt.
C’est pire.
Des mètres de poudreuse, des bourrasques à décapiter les télécabines, congères et avalanches – le Yéti lui-même n’y retrouverait pas sa progéniture.
Au début, on prend son carnet de chèques en patience. On se prélasse entre jacuzzis, bars à champagne et sauna mixte. Et sautent les bouchons, et sniffent les narines, et vagabondent les âmes bourgeoises noyées dans l’attente. Entre brunchs et massages ayurvédiques, on espère l’éclaircie.
Qui tarde.
Malgré les montres à quartz et à six zéros, le temps s’embourbe. L’ennui perce ces bourses trop pleines. Les salons feutrés sentent le renfermé, les lits king-size semblent tout à coup étriqués, et ces bulles de champagne, on finit par s’en lasser… Alors on perd patience, on peste contre la lenteur des évacuations. C’est au compte-goutte que les mieux lotis prennent leur Cartier et regagnent la plaine. Mais que ne Vuitton pas  ?, commentent les poulettes du 16ème.
On dégaine la grogne sans vergogne.
Pour essayer d’attraper le bon wagon, on s’invente des obligations, des avions à ne pas rater, des contrats à signer, des petites nièces en fin de vie, des élections présidentielles à gagner. On ferait n’importe quoi pour échapper à cet enfer montagnard, et c’est bien ce qui finit par arriver.
Le premier meurtre survient un matin, après le breakfast – Zermatt se décline en anglais dans les hautes sphères de la finance. Un homme perd les pédales et frappe à mort un moniteur en hurlant  : «  Je veux skier, je veux skier, ma combinaison sera démodée la saison prochaine  !  » À partir de cet incident, panique et confusion gagnent la station. Les quelque dix mille touristes bloqués débloquent. On essaie de quitter Zermatt par tous les moyens ou de remettre en marche les installations pour effectuer schuss et slaloms.
Si les plus chanceux parviennent à rejoindre la plaine, la plupart se bercent d’hypothermie. On les retrouve gelés, qui en raquette à travers les noires forêts valaisannes, qui encastrés dans un mur de neige après une sortie de route, qui encore fouettés par les rafales ou avalés, battus en neige comme des œufs. C’est la débâcle, et seuls quelques centaines d’individus battent retraite en Palace. Jamais on n’a autant béni la lumière cristalline d’un lustre à pendeloques, jamais une robinetterie dorée n’a paru si chaleureuse.
On ne veut plus partir.
On a peur.
Tous ces morts.
Un écrivain plus tout à lui commence l’écriture d’un roman, il l’intitule Cadavre husky, un chanteur à minettes entonne Les neiges du Kilimandjaro, un cinéaste nostalgique évoque le film Tout un hiver sans feu. Le calme finit par reprendre ses droits. On ne sait pas de quoi demain sera fait, mais on a de l’argent. On va acheter des canons à déneiger, ou payer un inventeur pour les créer, ou accélérer le réchauffement climatique – les bonne idées fusent des crânes surchauffés comme des francs d’un distributeur, et Zermatt renaît de sa glace.

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