A l’avalanche

Momo n’en pouvait plus. Trois quarts d’heures déjà qu’il peinait dans la poudreuse avec ses raquettes, à suer dans cette combinaison de ski blanche. Et cette maudite ceinture qui lui sciait le ventre à chaque pas! Il était parti bien avant l’aube, pour monter le long de la piste rouge avant la mise en service des remontées. Deux heures d’efforts durant lesquelles le doute avait commencé à s’insinuer entre ses pensées bien arrêtées. Oh, son idée originale et géniale lui semblait toujours originale mais pour le reste… Il cogitait à présent sur les possibilités d’échec, sur la situation gênante d’une arrivée au paradis en tenue de ski, sur la fiabilité de sa ceinture, sur son oubli des chaufferettes chimiques qu’il avait achetées la veille mais oubliées dans la voiture. Tout à l’heure, après avoir dévalé sur le ventre les 50 mètres qu’il venait de parcourir suite à une chute résultant de ce moment d’inattention et de doute, il en était presque à opter pour la solution de rebrousser chemin pour aller faire « du traditionnel » dans les files d’attentes des guichets de vente des forfait! Mais il s’était promptement ressaisit, galvanisé par la pensée d’être le premier à associer cadavres et ski et Allah à l’avalanche. La station s’apprêtait à ouvrir ses pistes : dans quelques minutes, en contrebas il y aurait des dizaines de skieurs, parfaits symboles de la société de consommation corrompue occidentale qu’il abhorrait. Il était prêt, pour provoquer la prise de conscience qu’il estimait salvatrice, à toutes les extrémités.
En attendant, les extrémités… il restait au moins cinq minutes à se les geler.
Il lui fallait essayer de se réchauffer, et pour cela il n’y avait guère que la bonne vieille méthode : se frapper les flancs jusqu’au dos avec les paumes des mains. Ses moufles firent un bruit mat, assourdi par la neige alentour. Il ne fallait pas attirer l’attention des ouvreurs de pistes. Surtout rester discret, pour qu’ils n’aient pas la tentation de lever un œil vers le haut vers cette paroi pentue, et risquer ainsi de remarquer les traces chaotiques qu’il venait de produire. Au cinquième mouvement des bras Momo sentit qu’il avait accroché quelque chose sous son blouson. Le déclencheur qui faisait saillie sur sa hanche ! Il se jeta immédiatement dans la poudreuse. Momo n’eut pas l’occasion d’éprouver la satisfaction de constater que son idée originale était valable : un bruit d’explosion, un geyser de neige avec au milieu Momo « éparpillé façon puzzle », et la plaque entière s’ébranla en grondant et vint submerger la piste en contrebas.
Des skieurs auraient été engloutis par dizaines…
Si seulement il n’avait pas fait si froid.