Fuite hivernale

Il a dit  : Je vais faire de la neige jaune, et comme à chaque fois, les enfants ont ri. L’hiver, aller pisser dans la neige était son jeu préféré.
Il était 17  heures 30. La nuit commençait à tomber. Je me suis allongée sur mon lit pour y lire un bouquin pas vraiment passionnant mais je voulais le terminer pour mieux le lapider dans mes chroniques littéraires. J’étais la seule blogueuse qui ne chroniquait que les mauvais bouquins encensés par des groupies qui n’en pouvaient plus de se prendre des claques. Je descendais les livres en flamme et j’aimais ça. Je recevais en retour des tombereaux d’insultes qui me confortaient dans l’idée que je rendais une certaine justice aux porte-monnaies des lecteurs. Le prétendu page turner m’est tombé des mains et je me suis assoupie.
C’est quand les enfants m’ont réveillé que j’ai commencé à m’inquiéter. Félix n’était pas rentré de son escapade pissotière hivernale. Il était 19  heures et la nuit était aussi noire que le fond d’une mine de charbon. J’ai pris la lampe torche et je suis sortie dans le jardin. Je l’ai appelé. En vain. Était-il descendu au village faire une course  ? Sans prévenir  ? Ça ne tenait pas debout. Peut-être était-il parti refaire sa vie ailleurs, comme on le voit dans les mauvais films  ? Chérie, je vais acheter des clopes, sauf que là, c’était Chérie, je vais faire de la neige jaune. Impossible. Nous étions très heureux lui et moi.
Un accident  ? Il aura poussé sa promenade jusqu’au bout du chemin, se sera blessé, aura peut-être rencontré un sanglier  ? Il fallait que je sache. J’ai mis les enfants dans la voiture, j’ai ouvert le portail, allumé les grands phares, et j’ai emprunté le chemin qui descend au village. J’ai ouvert la fenêtre pour pouvoir l’entendre au cas où, blessé, il aurait gémi. Rien.
Son téléphone. Je l’ai appelé mais ça sonnait dans le vide. D’ailleurs, pourquoi serait-il allé pisser avec son téléphone  ? On est remonté à la maison, j’ai composé à nouveau son numéro. Le téléphone était là, sur la table basse du salon.
J’ai appelé les flics. Ils m’ont ri au nez. Il fallait attendre au moins 48  heures pour s’inquiéter de la disparition d’un adulte. Ce soir-là, j’ai couché les enfants en leur disant que papa allait revenir. J’ai pris des médocs pour dormir en pensant que demain, il ferait jour.
Il fait jour. J’ouvre la porte de la maison. La neige a recouvert la terrasse de dix bons centimètres. Soudain, je le vois. Une forme allongée sur le sol, recouverte de poudreuse. Je me précipite, disperse la neige. Ses yeux sont grands ouverts, sa gorge est tranchée, le sang a gelé sous son corps. Je pose les mains sur ma bouche pour refréner le cri qui monte en moi.
Sur son torse, il y a un livre. Signé Fabrice Michel. Je l’ai chroniqué il y a peu de temps. Je n’y ai pas été de main morte.
Bien fait pour toi. C’est ce que m’ont craché au visage les trois groupies de l’écrivaillon lorsqu’elles ont été retrouvées par la police, un peu avant midi.