La plouc , la bobo et la pétasse

—  Oh les filles, respirez, sentez la belle énergie. Le soleil avec la neige. Écoutez les merles chanter.
—  Oui, c’est… sympa, cela me fait penser à mes avant-dernières vacances à Avoriaz avec…
—  On ferait pas une pause, j’en peux plus.
Certaines traditions emmerdent tout le monde dès le début, mais qui dit tradition dit comédie et lâcheté. Aucune des trois n’avait jamais pris son téléphone pour cracher le salvateur «  savez quoi, ça me pompe, je viens plus.  » Non, chaque année, elles étaient là pour célébrer leur vieille amitié, mises à jour des cancans et études comparatives de leurs rides et nouveaux replis graisseux. La pétasse paradait, elle possédait les habits, bagnoles, et même lévriers afghans, le kit complet pour gagner au jeu de la réussite. La bobo ricanait et rétorquait à coups de décroissance, permaculture et pain au levain. La plouc perdait allègrement, mais son rire était franc, elle ne cachait ni sa passion pour la pêche en étang ni son rêve de retourner à Euro-Disney. La rencontre était codifiée  : chacune, tour à tour, organisait une «  sortie  ».
Cette année-là, la bobo avait opté pour une journée de ski de fond au plateau de la Croix-Piraille, en Ardenne. Elle savait à quel point ce sport est chiant, on sue, on risque l’entorse et on n’avance pas, mais elle était certaine que les deux autres détesteraient encore plus qu’elle.
La plouc était déjà tombée une dizaine de fois, elle riait un peu moins franchement. La pétasse la relevait en jacassant et la bobo attendait en se connectant au grand esprit de la nature.
—  Vous savez que des loups ont été repérés la semaine dernière  ?
—  Et tu crois vraiment ça  ? T’es trop naïve. Quand je suis allée au Canada avec Arnaud, on en a vu, des vrais…
—  Dites, faites ce que vous voulez, moi je m’arrête.
—  Allez, fais pas ta gnangnan, bouge-toi un peu, ça te fera du bien.
La plouc avait ôté ses skis, elle en portait un sur chaque épaule et s’éloignait en maugréant.
—  Qu’est-ce que lui prend  ?
—  Tu sais qu’elle a toujours détesté le sport…
—  Ben elle ferait bien de s’y mettre. Elle a bien pris dix kilos depuis l’an passé.
La bobo faisait demi-tour et s’élançait derrière elle, à grandes foulées.
—  Arrête ton cirque, attends-nous.
La plouc se retournait, lui tapait son ski sur la gueule, comme ça, paf, un coup.
—  Oui, je déteste le sport.
Deux coups.
—  Oui, j’ai pris dix kilos,
Trois coups.
—  Non, je suis pas sourde.
La bobo ne répondait pas, elle était morte.
—  Et oui tu m’emmerdes.
Le ski dans la gueule. La pétasse s’était figée, vingt mètres plus loin. La plouc hurlait encore.
—  Et toi barre-toi, parce que si t’approches, je t’éclate aussi.
La pétasse filait, la plouc s’accroupissait près du cadavre, rouge sur blanc, en répétant  :
—  Putain fais chier.