Les envahisseurs

Le chat à quatre pattes brûle les perles d’or dans la brume du soir.
Elle a mal au ventre. Elle a mal à la tête. Réveil brumeux d’un lendemain de cuite. Elle a tout oublié.Les cadavres de Roussette et de Pinot jonchent la table encombrée de raclettes et caquelons. Elle prend un effervescent pour faire cesser la douleur lancinante qui déchire son ventre et tambourine son crâne comme le battant qui frappe la cloche en un glas déchirant.
Enfin, le cachet a anesthésié la douleur. Elle ramasse les bouteilles. Elle lave les couverts, nettoie la table, jette les restes.
Les sœurs rouges pleuraient la photo glauque depuis toujours…
Tout est en ordre maintenant. Elle regarde par la fenêtre. Le soleil du printemps a fait fondre les derniers blocs de neige qui subsistaient à l’ombre des sapins. Zoom sur le pied des géants de la montagne : deux têtes miniatures et soudées. Happée par cette vision, elle court. Attachés aux têtes, deux corps dénudés de nouveaux-nés gisent là. Elle hurle ! Effondrée à côté des bébés congelés dans la glace de l’hiver, tout lui revient à la mémoire maintenant. Comme dans un film, les scènes se déroulent sous ses yeux. La douleur puissante dans les reins et le ventre. La délivrance dans la baignoire. La compréhension de sa grossesse. La terreur en voyant ces envahisseurs inconnus sortir de son corps. Deux sœurs rouges liées par la tête. Deux étrangères liguées contre elle. Pour l’empêcher d’écrire. Pour l’empêcher de vivre. La fuite dans la nuit. Ses deux mains grattant la neige avec frénésie. Les deux corps retournant dans le trou de l’oubli. Dans le froid de la nuit.
Elle se souvient encore.
Son corps meurtri qui machinalement a nettoyé comme aujourd’hui. Ses mains sur le clavier. L’inspiration enfin revenue. Cette nuit-là, elle a écrit à s’user les yeux, à s’endolorir le dos. Depuis 8 mois qu’elle s’était réfugiée dans ce chalet de montagne, c’était la première fois qu’elle écrivait autant. Elle comprend maintenant.
Cette nuit, elle a fêté le succès de son deuxième recueil de poésies, Le démon rouge ride les lames empoisonnées dans l’aube glacée.

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