Une belle épaisseur de poudreuse

Du blanc. Ça commence à être blanc, à nouveau. De la lumière ? Oh bon sang, oui, ça commence à percer ! Pas trop tôt… Oh-là-là, mes jambes… Je les sens plus. Mes bras non plus d’ailleurs. Tellement gelé que j’ai même plus froid. Allez, concentration… Bouge !
Lentement, péniblement, mon bras se déplie, se tend et traverse la couche de neige. L’autre maintenant… Allez… Tellement de mal à coordonner mes gestes, mes mouvements sont tout flasques…
Et puis, ça y est, je sors la tête. Le soleil m’aveugle violemment. Le soleil, du soleil, enfin ! L’air pur, hors de cette foutue gangue de glace… ça fait tellement de bien ! Trop engourdi pour sentir la chaleur, encore, mais bon… Survivre à une avalanche pareille, ça défie déjà les statistiques !
J’essaye de récupérer. D’y voir quelque chose aussi, le temps que les yeux s’habituent. Sur les arbres, autour, la neige fond. Le soleil cogne dur, bien haut dans le ciel. Je suis resté toute la nuit là-dessous alors ? C’est dingue !
Au sol, il y a encore une belle épaisseur de poudreuse, mais elle s’amollit presque à vue d’œil. En plein mois de février ? Sauvé par le réchauffement climatique, il faut le faire.
Tiens, ces couleurs, à l’orée du bois… Des parkas bien flash, rouge et bleue, des randonneurs ! J’essaye d’appeler, mais ma voix croasse, le son sort à peine. Je dois tenir une sacrée trachéite, tu parles, c’est bien normal. Tant pis, il va falloir bouger, allez…
À travers mes gants, mes doigts sont tout raides, dur de défaire les attaches des skis… Un petit effort, oui, ça y est. Je me redresse, péniblement, chancelle un peu. On va y aller doucement, dommage que j’aie paumé mes bâtons, on a vu mieux comme canne, mais ça aurait toujours été ça…
Je manque me casser la figure plusieurs fois, mes bottes de ski s’enfoncent dans la neige poisseuse, mes jambes sont tellement lourdes, gauches… J’ai dû prendre cher quand même. En plus je suis resté dans le cirage un bon moment… Aïe, peut-être un traumatisme crânien ?
Il faut pas y penser maintenant, bouge-toi, ces gens, là, ils vont pouvoir appeler du secours !
Je les vois bien maintenant, ils sont assis sur des rochers déjà bien dégagés, face à la forêt. Leurs sacs posés à côté, ils prennent un casse croûte.
À nouveaux, j’essaye de crier, le son passe un peu cette fois :
« Eeeeeehrrglgl ! »
Gagné, ils se retournent ! Le gars en rouge ouvre des yeux ronds, sa bouche s’agrandit aussi. La femme se lève en lâchant son sandwich et son portable. J’agite la main dans leur direction, appelant encore.
« Aidglglrrgl ! »
Ils hurlent. Des cris perçants, la panique à l’état pur, les yeux fous. Et ils se barrent ! Un sprint comme j’en ai rarement vus. Putain, mais qu’est-ce qu’il leur prend !?
Ils ont tout laissé. Je me traîne jusqu’à leurs sacs. La femme a laissé son portable là, dans la neige. L’écran est noir. J’espère qu’il marche encore…
Je le ramasse. Dans le reflet, mon crâne bien sec, momifié par le froid, les orbites vides d’un squelette.